Confessions de Saint-Augustin (extraits)
Qu’es-tu donc, mon Dieu ?         Dieu avant la création   Bas de page
  Tu es grand, Seigneur, et très digne de louange.  Grande est ta force et ta sagesse échappe au calcul.
   Parcelle de ta création, l’homme veut te louer.  Portant sur soi de toutes parts sa mortalité, portant sur soi de toutes parts le témoignage de son péché avec le témoignage de ta résistance aux superbes, il veut néanmoins te louer, l’homme, parcelle de ta création.  C’est, quand sa louange le délecte, toi qui le
pousses, car tu nous as fait pour toi et notre cœur est sans repos jusqu’à tant qu’il se repose en toi.

  Donne-moi, Seigneur, de savoir, de saisir quel est l’acte initial, invocation ou louange, connaissance ou invocation.  Mais comment t’invoquer sans te connaître ?  Sans connaître, on pourrait, en invoquant, prendre l’un pour l’autre.  Faut-il donc plutôt t’invoquer pour te connaître ?  Mais comment invoquer sans croire et comment croire sans quelqu’un pour annoncer ?  Louera le Seigneur quiconque le cherche.  Qui cherche, en effet, le trouvera et, trouvant, le louera.  Puissé-je donc, t’invoquant, Seigneur, te chercher et, croyant en toi, t’invoquer, puisque tu nous as été annoncé !

  Mais comment invoquerai-je mon Dieu, mon Dieu et Seigneur, puisque l’invoquer c’est, n’en doutons pas, l’appeler en soi ?  Or, quelle place y a-t-il en moi où viendrait mon Dieu ?  Où Dieu viendrait-il en moi, Dieu qui fit le ciel et la terre ?  Dieu, mon Seigneur, est-il rien en moi pour te renfermer ?  Le ciel et la terre que tu fis et où tu me fis te renferment-ils ?  Où bien, parce que rien de ce qui est n’est sans toi, s’ensuit-il que tout être te renferme ?  Puis donc que moi-même je suis, pourquoi demander que tu viennes en moi, qui ne serais, si tu n’étais en moi ?  Je ne suis pas encore aux enfers, et aussi bien y es-tu.  De fait, « que je descende aux régions d’enfer, tu es là » .   Je ne serais donc pas, mon Dieu, je ne serais rien du tout, si tu n’étais en moi.  Ou plutôt je ne serais pas, si je n’étais en toi, de qui, par qui, en qui sont toutes choses.

  Le ciel et la terre te renferment-ils donc, puisque tu les remplis ?  Ou bien, quand ils sont pleins, y a-t-il un reste, parce qu’ils ne te renferment pas ?  Ce qui reste de toi, une fois remplis le ciel et la terre, où le reverses-tu ?  A moins que tu n’aies besoin d’aucune place où être contenu, toi qui contiens tout,
puisque tous les êtres que tu remplis, tu les remplis en les contenant ?

  Qu’es-tu donc, mon Dieu ?  Qu’es-tu, je le demande, sinon le Seigneur Dieu ?  Qui, en effet, est Seigneur, sauf le Seigneur ?  Qui est Dieu, sauf notre Dieu ?  Très grand, très bon, très puissant, très tout-puissant, très miséricordieux et très juste, très secret et très présent, très beau et très fort, consistant et insaisissable, inchangeable et changeant tout, jamais vieilli, jamais nouveau, donnant à tout sa nouveauté et conduisant à leur insu les superbes à vétusté ;  toujours en action, toujours en repos ;  récoltant sans être dépourvu ;  portant et emplissant et couvrant ;  créant et nourrissant et parfaisant ;  cherchant, quoique rien ne te manque.  Mais quelle réalité exprime-t-on, quand on parle de toi ?  Et cependant malheur à ceux qui sur toi se taisent.

   Qui me donnera de reposer en toi ?  Qui me donnera que tu viennes dans mon coeur, que tu l’enivres, que j’oublie mes maux, que je t’enlace, toi, mon seul bien ?

   A qui sinon à toi, crierai-je :  « Nettoie-moi, Seigneur, de mes souillures cachées et celles d’autrui, pardonne-les à ton serviteur ? »   Je crois et voilà pourquoi je parle.  Seigneur, tu le sais, ne t’ai-je pas contre moi dénoncé mes délits et n’as-tu pas chassé l’impiété de mon coeur ?  Je ne dispute pas en
jugement avec toi qui es vérité.  Je ne dispute pas en jugement avec toi, car, si tu observes les iniquités, qui, Seigneur, Seigneur, le soutiendra ?

   Grâces te soient rendues, ô ma douceur !  ô mon honneur !  ô ma confiance !  ô mon Dieu !  Grâces te soient rendues !
 
 

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Dieu avant la création     Haut de page   Bas de page

   Ne sont-ils pas , sur ce propos, enviellis à fond les gens qui nous disent :  « Dieu, avant de faire le ciel et la terre, que faisait-il ?  Supposé, disent-ils, qu’il fût de loisir et désoeuvré, pourquoi n’eut-il pas continué toujours à toujours chômer comme devant ?  Ou bien supposé en Dieu un mouvement nouveau et une volonté nouvelle de créer quelque chose non encore créé, comment, dès lors, concilier la véritable éternité avec l’éclosion d’une volonté jusque-là non existante ?  La volonté de Dieu, en effet, n’est pas chose créée, mais précède la création, rien ne pouvant être créé, qu’il n’y ait d’abord une volonté dans le Créateur.  La volonté de Dieu tient dans la substance même de Dieu.  Or, que dans la substance de Dieu, quelque chose commence qui, avant, n’était pas, c’est se tromper que la dire substance éternelle ;  mais que, d’autre part, Dieu ait de toute éternité voulu qu’il y eût une création, pourquoi la création, elle aussi, ne serait-elle pas éternelle ? »

   Je dis seulement que tu es, Seigneur, le créateur de toute chose créée, et, si sous les noms de ciel et terre on entend toute chose créée, je dis sans broncher qu’avant de faire le ciel et la terre, Dieu ne faisait quoi que ce soit.  Supposé, en effet, qu’il fît, qu’était-ce autre chose que du créé ?

   Si cependant quelqu’un s’égare, esprit volage, à imaginer les temps révolus et s’il s’étonne que toi, le Dieu qui peut tout, qui crée tout, qui contient tout, tu aies, artisan du ciel et de la terre, remis, durant d’innombrables siècles, l’exécution d’un si grand ouvrage, qu’il se réveille, qu’il prenne garde :  il
s’étonne à faux.

   De fait, où les prendre, ces innombrables siècles passés qui ne fussent pas faits par toi, auteur pourtant et créateur de tous les siècles ?  Oui, le moyen ou bien qu’il y eût des temps que tu n’aurais pas créés ou bien qu’il y eût des temps passés, s’il n’y avait jamais eu de temps ?

   Étant donc admis que les temps sont tous ton ouvrage, s’il y eut, avant que tu fasses le ciel et la terre, un temps quelconque, pourquoi dire que tu chômais, sans ouvrage ?  Ce temps-là même, aussi bien, tu l’avais fait, et il ne put y avoir des temps passés avant que tu aies fait des temps.  Si, d’ailleurs, il n’y eut, avant le ciel et la terre, aucun temps, pourquoi demander ce que tu faisait alors, puisque, faute de temps, il n’y avait pas d’alors ?

   Toi, au surplus, tu n’es pas d’un temps avant d’autres temps, sinon tu ne serais pas avant tous les temps.  Non, c’est du haut de ton éternité, perpétuel présent, que tu es avant tout passé et que tu es également par-dessus tout avenir, puisque cet avenir sera, une fois venu, le passé, tandis que toi tu es
identique à toi-même, sans que tes années décroissent.  Tes années ne s’en vont ni ne viennent, comme les nôtres, qui, pour que toutes viennent, s’en vont et viennent.  Tes années, parce qu’elles sont stables, sont stables toutes ensembles, sans qu’il en vienne, car elles ne passent, pour en chasser qui s’en aille ;  ce sont les nôtres d’ici, qui seront toutes au complet quand elles auront toutes cessé d’être.  Tes années sont un unique jour et ton jour à toi est non pas un « jour pour jour », mais un « aujourd’hui », ton aujourd’hui qui, non plus qu’il ne succède à un hier, ne cède la place à un demain.  Ton aujourd’hui,
c’est l’éternité, d’où vient que tu as engendré, coéternel, celui auquel tu as dit :  « Je t’ai engendré, moi, aujourd’hui. »  Les temps, c’est toi qui, tous, les a faits, et tu es avant tous les temps, sans qu’il y ait eu temps quelconque où le temps n’existait pas.

  Il n’y a donc pas eu de temps où tu n’eusses fait quoi que ce soit, puisque ce temps même tu l’aurais fait.  Il n’y a pas davantage des temps coéternels avec toi, puisque, toi, tu demeures et que, s’ils demeuraient, ce ne seraient pas des temps.
 
 

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   Transcription : André Roussel

 
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