Avec la Bible au Brésil Chapitre premier

Ma conversion

Lorsque, dans l'année 1892, je m'embarquai pour le Brésil, muni d'un contrat de travail avec une grande compagnie de chemin de fer brésilienne, je m'imaginais peu quelle carrière varié et aventureuse s'ouvrait devant moi.

A mon arrivée dans ce pays, mes débuts furent fâcheux, car sous une fausse inculpation de sédition, je fus enfermé pour une nuit dans une misérable prison. Les heures que je passai dans cette cellule, en compagnie de criminels et d'hommes abjects, furent si pénibles et pleines de terribles pressentiments que je pris la résolution, si j'échappais, de quitter le Brésil par le prochain navire. Heureusement l'erreur fut découverte, je fus libéré sans aucune cérémonie le lendemain matin, et je renonçai à mettre mon projet à exécution.

Depuis lors j'ai toujours ressenti une profonde sympathie pour les prisonniers; et, quelque étrange que cela puisse paraître, longtemps après, je prêchai l'évangile à une compagnie de forçats dans cette même prison, quoique cette fois je fusse du bon côté des barreaux.

Bien des années après mon arrivée au Brésil, je me trouvais dans une grande société anglaise de mines d'or, et j'y occupais la position d'inspecteur, situation extrêmement intéressante et qui m'offrait d'excellentes perspectives pour l'avenir; mais je n'étais pas un chrétien. Je croyais en Dieu, je lisais la Bible, j'étais abstinent, je ne fumais ni ne jouais. J'avais été baptisé et j'avais accompli l'acte de la confirmation, mais je ne savais absolument rien du salut et de sa nécessité. Au plus profond de moi-même je savais qu'il me manquait quelque chose et je suivais mon propre chemin à tâtons, soupirant après ce quelque chose.

Un jour j'appris l'arrivée d'un nouvel employé, qui devait remplir l'humble fonction de dactylographe. C'était un canadien nommé Réginald Young, et il passait pour être un missionnaire, ce qui me porta à le mépriser de prime abord, car les missionnaires que j'avais vu visiter le campement de temps à autre n'avaient pas attiré ma sympathie.

Je fus surpris cependant de remarquer qu'il ne buvait pas, qu'il paraissait heureux et qu'il n'était jamais plus content que lorsqu'il pouvait parler de ses convictions. Puis un jour, il me raconta son histoire, et comment, après avoir été un ivrogne abruti, batailleur et jouer, il avait été soudainement complètement changé en une seule heure. Il parlait toujours d'être sauvé et heureux. Il constituait pour moi une source d'étonnement continuel. On ne pouvait nier sa sincérité, ni la réalité de son témoignage; et ma propre expérience me paraissant très insuffisante en comparaison.

Peu auparavant, j'avais persuadé le surintendant de la mine de remettre en état une vieille chapelle abandonnée, afin d'y tenir des services le dimanche soir. J'engageai l'ingénieur en chef à lire les prières, l'ingénieur électricien voulut bien tenir l'orgue, et pour ma part j'étais assez fier de la manière dont je traduisais la liturgie. Naturellement, il n'y avait pas de sermon. Ces services se continuèrent chaque dimanche et furent bien accueillis par la communauté anglaise.

Peu après l'arrivée de M. Young, je fus si frappé de son témoignage que j'obtins pour lui, quoique non sans difficultés, la permission de prêcher dans la chapelle. Ce fut un grand événement; mais, comme l'assistance était très formaliste et le prédicateur assez nerveux, chacun estima que c'était un vrai fiasco. Très désappointé moi-même, je dus convenir que ce n'était pas ce que j'avais espéré; mais d'une façon ou d'une autre, le texte frappa mon esprit et ne me laissa pas de repos, mettant en mouvement une série de pensée qui aboutirent à ma conversion. Ce texte était Jean 16 verset 8: "Et quand celui-là (le Saint Esprit) sera venu, il convaincra le monde de péché, et de justice, et de jugement". Auparavant je n'avais encore jamais réalisé qu'il y avait un Saint Esprit. Je me sentis très abattu et mécontent, et cherchai une diversion en faisant de longues randonnées à cheval dans la campagne environnante, contrée riche en collines et en vallons. Un jour que je suivais un étroit sentier longeant un torrent, en laissant nonchalamment flotter la bride sur le cou de ma monture, mon poney se prit le pied dans un trou et tomba avec bruit sur le sol. Tandis que j'étais projeté en l'air, je réalisais avec effroi qu'un de mes pieds était fermement retenu dans l'étrier. Mon poney était très vif et irritable et selon toute apparence je n'avais en perspective qu'une mort violente et terrible.

Cependant, par une intervention divine, le cheval resta immobile, sans une ruade, et me donna les quelques secondes nécessaires pour libérer mon pied de la terrible étreinte. Alors je fis lever l'animal. Il n'avait pas une égratignure, et rien ne pouvait expliquer son comportement inattendu. Je me remis en selle et rentrai chez moi, très abattu et ébranlé par l'incident.

"Il s'en est fallu de peu que j'aie été traîné sur le sol et assommé", pensais-je. "Et si j'étais mort, où serait mon âme maintenant?" "En enfer", répondait ma conscience, et je savais que c'était vrai, et que ma moralité et mes services du dimanche étaient des choses vaines. Alors je craignis que, ayant été si bon dans ma propre estimation et dans celle des autres, je ne pusse réclamer la miséricorde de Dieu qui, si elle était offerte aux mineurs dissolus et ivrognes que je méprisais, ne s'adressait pas aux "pharisiens" revêtus de propre justice.

Une grande crainte s'empara de mon esprit et toutes les considérations d'avenir terrestre et de réputation disparurent devant le désir ardent qui me saisit de posséder la vérité que connaissait Réginald Young. La vie était si incertaine! Et d'innombrables dangers semblaient me menacer d'une fin prématurée et de la mort éternelle. Dans une grande entreprise comme la nôtre les accidents étaient terriblement fréquents, aussi bien dans la mine elle-même que dans les vastes usines à la surface du sol. Je pouvais être la prochaine victime, et alors? Je frissonnais en pensant aux risques que je courais, et j'éperonnais mon cheval dans l'ardent désir qui me possédait de trouver la paix avec Dieu, à quelque prix que ce fût, même au prix de ma vie.

Quand de telles pensées dominent un homme, il n'a jamais longtemps à attendre. Si l'orgueil et la colère de l'home peuvent parfois provoquer une grande manifestation de la désapprobation de Dieu, combien plus le cri d'un pécheur repentant attirera-t-il une réponse immédiate de Dieu, même s'il faut pour cela qu'un puissant miracle soit opéré.

Juste avant d'atteindre le chemin privé qui conduisait à ma demeure, je rencontrai un "Philippe" (Actes 8:26). C'était Young. Je descendis de cheval et entrai en conversation avec lui, laissant bientôt paraître ma préoccupation au sujet de mon âme. Il tira de sa poche un Nouveau Testament et me dit:

- Croyez-vous que ceci est la Parole de Dieu?

- Oui, je n'en n'ai jamais douté un seul instant, répondis-je sincèrement. - Dieu en soit béni! Croyais-vous que Dieu est fidèle et juste?

Je le regardais un moment avec étonnement et dis avec emphase:

- Naturellement, je le crois!

Me regardant en face, il reprit:

- Alors, si vous ne connaissez pas le pardon des péchés, il n'y a qu'une personne à blâmer dans ce monde, et c'est vous-même, Frédéric Glass; car ici la Parole de Dieu affirme: "Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous pardonner nos péchés, et nous purifier de toute iniquité".

Je restai confondu; comme cela paraissait simple tout à coup! Penser que je connaissais si bien ce verset et que je ne l'avais cependant jamais appliqué à mon propre besoin personnel!

Je pris hâtivement congé de mon compagnon et me hâtai de rentrer chez moi. Je m'enfermai dans ma chambre et pris ma Bible. Oui, tel était le passage aussi clair et simple que possible; et ainsi je me mis à genoux et reçus cette vérité simplement pour moi-même. Je crus au Seigneur Jésus comme Sauveur personnel, et me relevai un pécheur pardonné, une nouvelle créature en Jésus Christ, le 20 juin 1897.

Peu de temps après, je commençai à comprendre que j'avais été sauvé dans un but plus élevé et plus grand que l'épreuve et le raffinement de l'or, et aussi que Dieu avait un but spécial en m'amenant au Brésil. Mais ensuite mon élan se refroidit à la pensée qu'aucune société missionnaire ne voudrait m'accepter. Je n'avais eu aucune préparation au travail d'évangéliste, je n'avais pas étudié la langue portugaise; j'étais trop timide; et enfin tout à fait incapable de supporter les privations et les fatigues dont est faite la vie d'un vrai missionnaire. Mais je ne pouvais me débarrasser de la conviction que c'était là mon devoir, jusqu'au jour où Satan me rappela que j'avais un contrat de quatre ans avec la compagnie minière, et qu'il m'en restait deux ans et demi à accomplir. En tant que chrétien, je devais naturellement observer mon contrat. Cela paraissait une solution très juste et satisfaisante dans cette situation embarrassante. Mais c'était une solution dans laquelle la lâcheté et non la foi entrait en jeu, car le Seigneur peut abolir de petites difficultés telles que celles-ci lorsque nous sommes prêts à Lui obéir. Ainsi je me réfugiai à l'abri du contrat et je pensai qu'il s'écoulerait encore deux ans et demi avant que j'eusse à m'occuper de cette question. Et à ce moment-là, peut- être le seigneur n'aurait-il pas besoin de moi. Cette supposition était juste; car, si le Seigneur nous appelle aujourd'hui et que nous endurcissions notre coeur, Il peut ne plus nous appeler demain et nous en éprouverons une perte pour l'éternité.

J'avais pris une attitude que Dieu ne pouvait approuver. Ainsi il arriva peu après qu'en faisant des expériences avec un minerai arsenical, je fus violemment empoisonné. J'essayai de dissimuler le fait, et j'espérai que le Seigneur me guérirait; mais mon état s'aggrava rapidement, si bien que mes amis s'alarmèrent et envoyèrent chercher le docteur. On me transporta à l'hôpital, pour y mourir selon toutes prévisions.

On télégraphia à ma famille pour la préparer à la nouvelle de ma mort, qui paraissait n'être qu'une question de jours, ou même d'heures. Et alors, lorsque j'étais presque réduit à l'état de squelette, je commençai, par la puissance Dieu, à me rétablir. Et quelques semaine plus tard, je quittai l'hôpital n'étant plus que l'ombre que moi-même, et un objet de pitié pour mes anciens amis. Parmi ceux qui sont empoisonnés de la même manière que moi, on compte à peine un cas de guérison sur cent.

Peu de temps après, j'eus un long entretien avec le surintendant de la mine.

- Vous savez, Glass, me dit-il, nous avons discuté de votre cas, le docteur et moi, et il estime que vous devez retourner chez vous dès que vous serez un peu plus fort, et achever de vous rétablir là-bas, quoiqu'il pense que vous ne serez jamais assez bien pour revenir au Brésil. Les directeurs de la société en Angleterre seront d'accord pour estimer que votre maladie est un cas de force majeure, et dès maintenant nous considérerons votre contrat comme annulé.

Je me déclarai entièrement d'accord. Dans l'état où j'étais, il ne semblait pas y avoir d'autre alternative; j'en étais très attristé. Mais quelque étrange que cela paraisse, aussitôt le contrat annulé, je commençai à retrouver santé et forces avec une merveilleuse rapidité. Chacun s'en étonnait, et au bout de quelques semaines j'étais aussi bien portant et avais aussi bonne mine que jamais.

Alors il me fallut envisager encore une fois la question du service, à présent que je n'avais plus de contrat à invoquer; et après une grande lutte je me rendis.

Ma place avait été retenue sur un bateau, mais je refusai de partir. On chercha alors à me faire renouveler mon contrat, mais je n'y consentis pas et je quittai la mine ne sachant ce que je pourrais faire, ni où je devais aller. Immédiatement le chemin s'ouvrit devant moi. Des difficultés paraissant insurmontables s'évanouirent comme de la fumée, et toutes mes craintes se révélèrent n'être que folie aussitôt que je laissai le Seigneur agir pour moi. Je découvris que j'avais une capacité donné de Dieu pour vendre des Bibles, chose que je n'avais jamais songé à faire auparavant. Ce fut le plus heureux temps de ma vie. Je crains d'avoir continué dès lors à être un homme hésitant et de petite foi; mais quand j'ai été mis à l'épreuve j'ai accepté de laisser le Seigneur agir pour moi, et ce n'est qu'à sa longue patience et à sa bonté qu'est dû le fait extraordinaire qu'Il a pu se servir de ma faiblesse et de mon incapacité à Sa louange et à sa Gloire.