Chrysostome

HOMÉLIE SUR LES MAUX DE LA VIE

 

                                Sur cette parole du prophète :

                "Moi, le Seigneur Dieu, J'ai fait la lumière et les ténèbres,

                      Je donne la paix et j'envoie les maux." (Is 45,7)

 

Bien courtes sont ces paroles, mais elles nous ouvrent une source de miel, du miel le
plus suave et qui n'engendre jamais le dégoût. Le miel matériel produit une agréable
sensation qui s'arrête à la langue, puis il s'altère et se corrompt  : le miel de la
doctrine pénètre jusqu'à la conscience, l'inonde d'une perpétuelle joie, et devient en
nous le principe de l'incorruptible vie. Celui-là se compose du suc des plantes, et
celui-ci des sentences de nos livres saints. C'est de ce dernier que vous a nourris avec
abondance le maître dont vous venez de recueillir le magnifique enseignement; il a
remporté le prix de l'obéissance, il vous a montré la force de la charité et la noblesse
de la foi. Courage, et nous aussi nous allons vous servir avec allégresse la table
accoutumée; car c'est un grand bonheur pour nous de voir une multitude aussi
compacte dans cette enceinte sacrée, alors que des jeux si brillants se célèbrent dans
l'hippodrome. Vous avez méprisé ce spectacle; nous voulons donc placer devant vous
une coupe remplie jusqu'au bord, une coupe qui, bien loin de produire l'ivresse, fait
naître la sobriété. Tel est le vin des Écritures, tels sont les mets étalés sur notre
table : ils n'engraissent pas la chair. En disant cela, ce n'est pas la nature même de la
chair que nous prétendons condamner, nous mettons seulement bien au-dessus la
dignité de l'âme; ce n'est pas l'usage que nous repoussons, nous flétrissons l'abus et
l'excès. Si nous nous élevons à des considérations spirituelles, encore ne devons-nous
pas donner prise aux fausses spéculations de l'hérésie. Sans doute le corps est
inférieur à l'âme, mais il n'est pas l'opposé de l'âme : elle est une substance simple,
tandis qu'il demeure sujet aux passions. Dieu dans son art infini n'a pas formé cet
univers d'une seule substance, ni de deux ou de trois; Il a créé des natures multiples
et diverses, afin de manifester dans la diversité des êtres les trésors de sa Sagesse et
la grandeur de son Pouvoir. Il n'a pas seulement créé le ciel, Il a de plus créé la
terre; et non seulement la terre mais encore le soleil; avec le soleil, la lune; avec la
lune, les étoiles, l'air, les nuées; et pour redescendre de l'air sur la terre, les lacs, les
sources, les fleuves, les montagnes, les vallées, les collines, les près, les jardins,
toutes les sortes de germes et de plantes, toutes les formes et toutes les énergies de
la nature, tout ce que nous pouvons apercevoir dans cet univers; de telle sorte que, si
nous le parcourons de la pensée, nous nous écrierons avec le prophète : "Que tes
oeuvres sont grandes, Seigneur ! Tu as tout fait dans la sagesse." (Ps 103,24)

Le théâtre a-t-il pour vous tant d'attrait, laissez là celui de Satan, et venez à ce
théâtre divin. Aimez-vous les accords de la lyre, quittez les mélodies qu'on entend
dans le mon-de, concentrez les forces de votre entendement, et venez écouter cette
mélodie spirituelle qui donnera l'essor à votre pensée, où se retrempera la vigueur de
votre âme. Voyez comme ces sons divers et ces cordes distinctes font remonter vers
Dieu l'Artiste suprême, un concert où règnent pleinement l'unité et l'harmonie. La
voix qui s'élève de toutes les créatures se forme de mille voix, mais n'exprime qu'une
seule et même pensée, celle de glorifier le Créateur. Chaque corde résonne à part,
toutes résonnent en-semble. Pour vous faire une idée du son spécial qu'elles rendent,
touchez par la pensée la corde du ciel, et vous l'entendrez soudain élever sa grande
voix pour rendre gloire à Dieu. Le prophète le savait bien quand il disait : "Les cieux
racontent la Gloire de Dieu, et le firmament annonce l'oeuvre de ses Mains." (Ps
18,2) De cette corde descendez à celle du jour et de la nuit, et vous l'entendez encore
rendre des sons plus harmonieux que la lyre et la cithare, alors surtout qu'elle vibre
sous une main qui sait la toucher. - Comment ces cordes résonnent-elles ? me
direz-vous. Le ciel n'a ni bouche, ni langue, ni palais, ni dents, ni lèvres; comment
a-t-il une voix ? Et le jour, comment peut-il parler ? Je ne vois pas là les instruments
de la parole, mais bien le cours du soleil et de la lune, la succession du jour et de la
nuit, la marche du temps. - De peur qu'en entendant ces choses un esprit grossier ne
tombe dans l'incertitude ou le trouble, voici que le prophète renchérit sur ce qu'il
vient de dire. Après avoir affirmé que les cieux racontent la Gloire de Dieu, que le
jour transmet la parole au jour, que la nuit révèle la science à la nuit, il ne s'en tient
pas là, mais il ajoute : "Il n'est pas d'idiomes, il n'est pas de langues qui ne puissent
entendre leur voix." (ibid. 4) Voici quel est le sens de ce texte : Non seulement le jour
et la nuit, aussi bien que le ciel, ont une voix; mais encore cette voix est plus
éclatante, plus significative, plus soutenue que la voix de l'homme. Comment cela ?
Écoutez de nouveau le prophète royal : "Il n'est pas d'idiomes, il n'est pas de langues
qui ne puissent entendre leur voix." Qu'est-ce à dire ? C'est ici l'éloge des voix de la
nature, la glorification de leur langage. Ma voix est entendue de celui qui parle une
même langue avec moi, et nullement de celui qui parle une autre langue. Si je
m'exprime en grec, par exemple, celui qui connaît cette langue me comprendra;
mais le Scythe, le Thrace, le Maure, l'Indien, ne pourront pas me comprendre; la
différence de nos langues s'oppose à la communication de nos pensées.

Si j'entends à mon tour le Scythe ou le Thrace, je ne les comprendrai pas; la langue
de l'un ne dit rien à l'intelligence de l'autre : il n'en est plus ainsi du langage que
parlent le ciel, la nuit et le jour; ce langage est tel qu'en toute langue, en tout idiome,
chez toute nation, il est aisément entendu. De là ce qu'ajoute le prophète, après avoir
dit que les cieux racontent la gloire de Dieu, que le jour transmet la parole au jour :
"Il n'est pas d'idiomes, il n'est pas de langues qui ne puissent entendre leur voix."
J'insiste sur la signification de ce texte : La voix que font entendre le jour, la nuit, le
ciel, toutes les créatures, parle si clairement à notre esprit qu'il n'est pas de langue,
c'est-à-dire de peuple ou de nation, qui ne soit en état de la comprendre. Il n'est pas
de voix à laquelle ne corresponde la voix du ciel : Scythe, Thrace, Maure, Indien,
Sarmate, tout idiome, toute langue, toute nation peut entendre cette voix. Comment,
je le demande encore ? Écoutez, et vous verrez de quelle façon le ciel parle en se
taisant. Lorsque vous contemplez sa beauté, sa grandeur, sa position, sa stabilité,
son éclat, et que, recueillant toutes ces choses en vous-même, vous rendez gloire au
Créateur, vous célébrez sa Puissance, c'est le ciel qui élève la voix en ce moment et
qui prend parole : "Les cieux racontent la Gloire de Dieu." De quelle manière, et par
quel moyen, encore une fois ? En éblouissant celui qui le contemple, et par là même
en l'obligeant à lever les yeux vers le Créateur. Si vous vous écriez, à la vue d'une
oeuvre aussi belle : Gloire à Toi, Seigneur ! quel corps Tu as formé, quelle barrière au
milieu du monde ! - c'est le ciel, je le répète, qui glorifie de la sorte son Auteur par le
ministère de votre langue, et qui l'admire par vos yeux. C'est ainsi qu'il rend
hommage à Dieu sans parler; et tous les hommes comprennent ce langage muet. Il
ne frappe pas leur oreille, mais il frappe leur vue; et la vue est la même chez tous, si
la langue diffère : tous les peuples, sans excepter les barbares, les Scythes, les
Thraces, les Maures et les Indiens, entendent cette voix; c'est-à-dire qu'en voyant ce
magnifique spectacle, frappée de toutes les splendeurs que le ciel étale à nos yeux,
toute âme adore et glorifie l'Auteur de ces merveilles.

On peut dire la même chose du jour et de la nuit. De même que le ciel en nous
frappant d'admiration par sa beauté, sa grandeur, sa position, son éclat, sa stabilité,
ses fécondes et multiples influences, nous excite à rendre gloire au Créateur; de
même le jour et la nuit. Si vous observez avec quel ordre ils se succèdent, comment
le jour se borne à remplir sa tâche et se garde bien d'empiéter sur le domaine de la
nuit, se montrant exempt de toute ambition, se renfermant dans ses bornes et ne
prétextant pas sa splendeur pour se donner le droit d'envahir le temps tout entier;
comment la nuit à son tour, ayant accompli sa course, cède la place au jour; et cela,
depuis tant de siècles, sans confusion, sans désordre, sans le plus léger empiétement
réciproque, malgré l'éclat de l'un et l'obscurité de l'autre; pourrez-vous, à la vue
d'une telle harmonie, refouler un sentiment d'admiration et refuser de rendre gloire à
Dieu ? Semblables à deux soeurs que rattache l'affection la plus tendre et qui mettent
en quelque sorte dans la balance l'héritage paternel, afin d'éviter la plus légère
fraude, la jour et la nuit se sont partagé le temps et respectent leur mutuel empire
avec cette exactitude et cette rigoureuse équité que l'expérience vous montre. Qu'ils
écoutent cette leçon les hommes avides d'argent, ceux qui dépouillent leurs frères;
qu'ils sachent comprendre cet égal partage du temps, cet accord parfait de la nuit et
du jour, et qu'ils apprennent de la sorte à réprimer leurs passions. C'est donc ainsi
que "le jour transmet la parole au jour, et que la nuit révèle la science à la nuit." Ce
n'est pas en élevant la voix, c'est par l'ordre même et l'harmonie qu'ils observent,
c'est par l'égalité de leur pouvoir, par cette marche libre et régulière, qu'ils
proclament d'une voix plus éclatante que celle de la trompette la Gloire du Créateur,
non sur un point du monde, mais dans toutes les contrées éclairées par le soleil. Ce
langage parcourt l'univers, puisque le ciel est partout et que partout se succèdent le
jour et la nuit : c'est un enseignement qui se répand à la fois sur la terre et sur la
mer. Aussi le prophète ne dit-il pas simplement : Les cieux parlent de la Gloire de
Dieu; non, il dit qu'ils la racontent, qu'ils l'exposent, ce qui signifie qu'ils en instruisent
les hommes, qu'ils sont les maîtres du genre humain, qu'ils tiennent une immense
école où le spectacle de leur beauté remplace les livres et les écrits, et qu'ils
enseignent aux ignorants comme aux savants, à tous sans exception, la Sagesse et la
Puissance de Dieu, empreintes dans les créatures comme dans un livre.

Les hommes eux-mêmes glorifient Dieu par les autres, sans parler, en gardant un
profond silence; et voilà pourquoi le Christ disait : "Que votre lumière brille aux yeux
des hommes, afin qu'ils voient vos bonnes oeuvres et qu'ils glorifient votre Père qui
est dans les cieux." (Mt 5,16) De même donc qu'à la vue d'une vie pure nous rendons
gloire à Dieu, sans que le juste ait besoin de parler; de même, en contemplant la
beauté du ciel, nous glorifions Celui qui l'a créé. C'est dans ce sens qu'il faut
en-tendre la parole du prophète : "Les cieux racontent la Gloire de Dieu." Ils ont pour
interprètes ceux dont ils frappent les regards." Le jour transmet la parole au jour, et
la nuit révèle la science à la nuit." Quelle science ? Celle dont le Créateur Lui-même
est l'objet. Le jour appelle l'homme au travail, suspend le cours de ses sollicitudes, le
plonge dans le sommeil, ferme ses paupières et le prépare en réparant ses forces à
reprendre les travaux du jour. Les avantages qu'elle lui procure ne sont donc pas à
dédaigner; ils sont d'un prix inestimable. Si la nuit ne venait pas faire trêve à ses
innombrables fatigues, le jour ne lui serait plus d'aucune utilité et le rappellerait
vainement à l'oeuvre, la nature succomberait sous un travail non interrompu, la vie
s'épuiserait, pour lui la lumière serait désormais inutile. C'est donc la nuit qui rend le
jour utile à l'homme; et de plus elle conduit à la connaissance de Dieu celui qui sait
apprécier les services qu'elle nous rend. En effet, lorsqu'il se dit à lui-même quelle est
l'utilité du jour et quelle est celle de la nuit, comment ils se succèdent et se
remplacent, formant en quelque sorte un choeur harmonieux, et toujours pour notre
conservation et notre bien, serait-il le plus ignorant de tous les hommes, son
intelligence s'éveillera, il lui sera facile de reconnaître la Sagesse du suprême Artisan;
car le jour et la nuit la manifestent assez, l'un en nous appelant au travail, l'autre en
nous invitant au repos.

Mais voilà que, nous laissant entraîner à cette digression, nous avons perdu de vue le
commencement de notre discours. Il pourrait arriver néanmoins que dans le texte
dont vous avez entendu la lecture, quelque chose eût troublé ceux d'entre vous qui
sont moins attentifs ou moins versés dans la connaissance des Écritures : hâtons-nous
donc de revenir à ce sujet. L'évangile de ce jour renferme l'histoire de cette femme
qu'affligeait une perte de sang et qui mit un terme à cette infirmité en touchant
simplement la robe du Sauveur, ravissant de cette manière un trésor par la force de
sa foi. Oui, ce fut là vraiment un larcin, mais un larcin digne d'éloges, et les éloges ne
manquèrent pas à celle qui l'avait accompli  : Jésus Lui-même, qui était le volé, loua
cette pauvre femme. On a lu de plus ce qui concerne les stigmates de Paul, ses
blessures, ses chaînes, ses condamnations, ses naufrages, ses persécutions
incessantes et multiples, ses prisons, ses morts de chaque jour, sa faim, sa soif, sa
nudité, ses innombrables sollicitudes. Que ferai-je ? Je m'arracherai d'un bond
impérieux aux entraînements de ce dernier sujet, aux étreintes de Paul, pour n'être
pas encore détourné de ma pensée première. Vous le savez, plus d'une fois, comme
je m'acheminais vers un but déterminé, il m'a surpris au milieu du discours, il s'est
tellement emparé de moi que je n'ai pu m'en séparer qu'à la fin. Il ne faut pas que la
même choses m'arrive aujourd'hui; je veux donc ramener de force ma pensée sur la
parole du prophète dont j'avais résolu de vous entretenir. Quelle est cette parole ?
"Moi, le Seigneur, j'ai créé la lumière et les ténèbres, je donne la paix et j'envoie les
maux." Vous me rendrez ce témoignage, ce n'est pas sans raison que je dirige à ma
course; je m'empresse d'y venir en passant sur tout le reste. C'est qu'il y a là des
choses qui peuvent aisément troubler un esprit incapable de les approfondir.
Rendez-vous donc attentifs, prêtez-nous une oreille favorable, et, laissant de côté
toute préoccupation terrestre, écoutez bien ce que nous vous dirons. C'est ainsi que
nous désirons récompenser votre empressement à vous réunir ici, et ne vous
renvoyer dans vos demeures qu'après vous avoir largement fourni l'aliment spirituel,
de telle sorte que les absents apprennent de vous la perte qu'ils auront faite; et c'est
ce qu'ils ne pourront ignorer, si vous recueillez nos enseignements avec zèle et s'il
vous est possible de les leur communiquer.

"Moi, le Seigneur, j'ai créé la lumière et les ténèbres, je donne la paix et j'envoie les
maux." Je reviens sur cette sentence pour qu'elle se grave dans votre esprit et pour
que la solution soit mieux préparée. Isaïe n'est pas seul à tenir ce langage; un autre
prophète dit également : "Est-il un mal dans la ville que le Seigneur n'ait pas fait ?"
(Amos 3,6) Que signifie cela ? Il faut donner une solution qui réponde à tous. Mais
cette solution, où est-elle ? Elle est dans la portée bien comprise de ces expressions.
Redoublez d'attention, je vous le demande encore; ce n'est pas en vain et sans motif
que j'insiste sur ce point. Nous avançons vers une doctrine qui nous commande ce
respect par sa profondeur. Il y a des choses bonnes, il y en a de mauvaises, et
d'autres qui tiennent le milieu; parmi ces dernières, plusieurs semblent mauvaises et
ne le sont pas en réalité; c'est nous qui les jugeons et les disons telles. Pour rendre
ma pensée plus claire et plus ferme en même temps, je prends un exemple : On
regarde généralement la pauvreté comme un mal; elle ne l'est pas cependant, elle
détruit même le mal quand la vigilance et la sagesse l'accompagnent. La richesse à
son tour est généralement tenue pour un bien; mais elle est loin de l'être, si l'on n'en
fait pas l'usage qui convient. Si la richesse était absolument un bien, tout homme
riche serait par là même un homme bon. S'il est vrai toutefois que tous les riches ne
sont pas vertueux et que ceux-là seuls le sont qui usent bien de leur fortune, il est
évident que la richesse n'est pas un bien absolu, un bien par elle-même, et qu'elle
nous est offerte comme un instrument de vertu. Voyez encore : Le corps a des
qualités par lesquelles on désigne celui qui les possède. Ainsi, la blancheur n'est pas
une substance, c'est une qualité, une modification de la substance : qu'un homme la
possède néanmoins, et nous donnons à cet homme le nom de blanc. La maladie n'est
elle-même qu'une modification de la substance, qu'un homme en soit affecté, et nous
le désignons sous le nom de malade. Si donc la richesse était la vertu, il faudrait que
l'homme riche fût dès lors nommé vertueux et qu'il le fût en réalité; mais, si le riche
n'est pas précisément vertueux, la richesse n'est pas une vertu, un bien essentiel; il
dépend de nos sentiments qu'elle le devienne. De même, si la pauvreté était un mal,
tous les pauvres seraient des hommes méchants; mais tant de pauvres ont conquis le
ciel : la pauvreté n'est donc pas un mal.

Que direz-vous en présence des blasphèmes causés par la pauvreté ?
m'objectez-vous. - Je dirai que ce n'est pas à la pauvreté, mais bien à la faiblesse
d'esprit ou de coeur qu'il faut attribuer. Nous le voyons par l'exemple du bienheureux
Job : Réduit à la dernière indigence, tombé jusqu'au fond de l'abîme, non seulement il
ne blasphéma pas, mais encore il continua de bénir Dieu; et voici comment il
s'exprimait : "Le Seigneur m'avait tout donné, le Seigneur m'a tout retiré; c'est la
volonté du Seigneur qui s'est accomplie; que le Nom du Seigneur soit loué dans tous
les siècles." (Job 1,21) - A cause des richesses, me direz-vous encore, beaucoup se
laissent aller à l'avarice et à la rapine. - Mais ce n'est pas non plus les richesses qu'il
faut en accuser, c'est la folie des hommes; et le même juste est là pour le prouver :
Quoiqu'il fût dans l'abondance, loin de ravir le bien d'autrui, il donnait du sien et
faisait de sa maison un port aux voyageurs, comme il le déclare lui-même : "Ma
maison était ouverte à tout étranger qui venait s'y présenter." (Ibid., 31,32)
Abraham n'était pas moins riche, et les voyageurs profitaient également de ses
richesses : elles n'ont pu rendre injuste ni celui-ci ni celui-là, pas plus que la pauvreté
n'a fait du premier, ou de Lazare un blasphémateur; dénués l'un et l'autre des
aliments nécessaires, ils ont brillé d'un si vif éclat que Dieu Lui-même rend
témoignage à l'un et lui communique les plus grands secrets, que l'autre quitte la
terre précédé par les anges, est reçu dans le sein du patriarche et possède les mêmes
biens que lui.

Voilà donc les choses que j'appelle indifférentes, la richesse et la pauvreté, la santé et
la maladie, la vie et la mort, la gloire et le déshonneur, la liberté et la servitude.
Inutile d'aller plus loin; essayer de tout parcourir, ce serait prolonger le discours
outre mesure. Qu'il vous suffise de cette indication, et je ne me détourne pas de mon
but. Il est écrit : "Fourni au sage une occasion, et il deviendra plus sage." (Prov 9,9)
Voilà donc les choses qui tiennent le milieu entre le bien et le mal, dont les hommes
peuvent user à leur gré pour l'un ou pour l'autre. Qu'il en soit ainsi des richesses,
c'est ce que nous voyons par deux exemples opposés, celui d'Abraham, qui sut en
faire un si parfait usage, et celui de ce riche que l'évangile nous présente avec Lazare
et qui fit servir ces mêmes biens à sa perte. Ainsi donc, la richesse n'est absolument
ni un bien ni un mal. Supposez qu'elle soit un bien absolu, jamais ce riche n'aurait
encouru le châtiment qu'il subit; supposez qu'elle soit un mal, Abraham n'aurait pas
acquis la gloire qu'il possède. Il en est de même de la maladie. Si la maladie est un
mal absolu, je le répète, le malade est un être mauvais. Par conséquent, tel doit être
jugé Timothée, puisqu'il était affligé d'une maladie très grave. "Use d'un peu de vin,
lui disait son maître, à cause de ton estomac et de tes fréquentes infirmités." (1Tim
5, 23) Mais si, loin d'être mauvais pour cela, il trouva dans ses infirmités le sujet
d'une plus grande récompense, parce qu'il les supporta patiemment, il est évident
que la maladie n'est pas un mal. Un autre prophète était privé de la vue, ce qui ne
l'empêchait pas de prophétiser et de prévoir l'avenir : son mal ne l'avait donc pas
rendu mauvais et ne lui faisait pas obstacle dans le chemin de la vertu. De même la
santé n'est pas absolument un bien; elle ne l'est qu'à la condition qu'on en usera pour
le bien, et non pour des oeuvres perverses ou pour un repos désordonné; car un tel
repos suffit pour notre condamnation. De là cette parole de Paul : "Si quelqu'un ne
veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus." (2 Th 3,10)

Je conclue donc que ces choses tiennent le milieu, comme nous l'avons dit, sont
indifférentes, et ne deviennent bonnes ou mauvaises que par l'usage qu'on en fait.
Mais pour-quoi parler de la santé et de la maladie, de la richesse et de l'indigence ?
Ce qu'on regarde comme le bien capital et comme le plus grand des maux, la vie et
la mort n'ont-elles-mêmes rien d'absolu; nous les rangeons dans la même catégorie,
et les dispositions seules dans lesquelles elles nous trouvent en font un bien ou un
mal. Voici ce que je veux dire : C'est un bien que la vie, mais pour celui qui en fait un
bon usage; pour celui qui la fait servir à l'iniquité, elle est plutôt un mal et mieux
vaudrait pour lui mourir. Par contre, le plus redoutable de tous les maux dans
l'opinion commune, est la source de mille biens, s'il est amené par une juste cause.
Témoins les martyrs, dont la mort a fait les plus heureux des hommes. Voilà pourquoi
Paul ne désire vivre dans le Christ que parce qu'il voit en cela le fruit de ses oeuvres.
"Je ne sais quel choix faire, dit-il, mon âme est comme partagée : j'éprouve le désir
d'être affranchi de mes liens et d'aller avec le Christ, c'est ce qui me serait de
beaucoup le plus profitable; mais que je demeure encore dans la chair, c'est plus utile
pour vous." (Phil 1,22-24) Le prophète exprimait ainsi le même sentiment :
"Précieuse est devant le Seigneur la mort de ses saints." (Ps 65,15) Ce n'est pas la
mort absolument parlant qui est précieuse, c'est une telle mort. Ailleurs il dit : "La
mort des pécheurs est très mauvaise." (Ps 33,22) Ce n'est donc là, vous le voyez, ni
un bien, ni un mal absolu; seules les dispositions de l'âme en décident. Le sage
Salomon, appréciant et discutant la valeur de ces choses indifférentes par
elles-mêmes, et voulant nous montrer que cela n'est pas un bien de soi et ceci un
mal, que le mal devient un bien dans les circonstances convenables, malgré la peine
qu'il nous cause d'abord, et que le bien devient un mal en dehors de ces mêmes
circonstances, s'exprime ainsi : "Il est un temps pour pleurer, il est un temps pour
rire; il est un temps pour vivre, il est un temps pour mourir." (Ec 3,4) En effet, il n'est
pas toujours bon de se réjouir, quelquefois même c'est nuisible : il n'est pas non plus
toujours bon de s'affliger, il peut arriver que cela soit funeste et mortel. C'est la
pensée que Paul exprime en ces termes : "La tristesse qui est selon Dieu produit la
pénitence, qui elle-même conduit sûrement au salut; mais la tristesse selon le monde
opère la mort." (2 Cor 7,10) Voilà donc encore une chose indifférente de soi. C'est
pour cela que le même apôtre nous ordonne, non pas simplement de nous réjouir,
mais de nous réjouir dans le Seigneur. ( voir 1 Phil 4,4)

C'est assez toutefois avoir parlé de ces choses indifférentes, du moins pour des
auditeurs attentifs; nous devons maintenant passer à celles qui ne sont plus dans ce
milieu, qui sont bonnes au point de ne pouvoir devenir mauvaises, ou mauvaises au
point de ne pouvoir devenir bonnes. Quant à celles dont nous avons traité jusqu'ici,
nous savons qu'elles passent d'un extrême à l'autre; que les richesses, par exemple,
sont tantôt un mal, quand elles ont pour but de satisfaire l'avarice, et tantôt un bien,
quand elles sont employées en aumônes; que toutes les choses de même nature sont
soumises à la même loi. Mais il en est , nous venons de le dire, qui ne sauraient
jamais devenir mauvaises; et celles qui sont contraires à celles-là demeurent dès lors
toujours mauvaises, impossible qu'elles soient jamais bonnes. Telles sont l'impiété, le
blasphème, la mollesse, la cruauté, l'in-humanité, la gourmandise, et toutes les
autres du même genre. Je ne dis pas que le méchant ne puisse jamais devenir bon,
et réciproquement; je dis que les choses elles-mêmes ne peuvent pas subir un tel
changement. En restant dans leurs bornes respectives, les unes sont un bien et les
autres un mal; tandis que l'homme est bon ou mauvais suivant qu'il embrasse les
unes ou les autres. Les choses se divisent donc en trois catégories : il en est de
bonnes dont l'essence ne change pas, telles que la tempérance, la générosité, et
autres semblables; il en est d'essentiellement mauvaises et qui ne changent pas
davantage, comme la luxure, la férocité, la barbarie; il en est enfin qui deviennent
bonnes ou mauvaises selon l'usage qu'on en fait. Les richesses je l'ai dit, sont
l'instrument de l'avarice ou de la bienfaisance; cela dépend des sentiments de celui
qui les possède. La pauvreté aboutit tantôt au blasphème, tantôt à l'action de grâces
et à la philosophie. Comme il y a des insensés, et en grand nombre, - j'arrive
maintenant à la solution - qui tiennent pour mal non seulement ce qui l'est par
essence et ne saurait jamais devenir un bien, mais encore ce qui de sa nature est
indifférent, vous l'avez entendu ; comme beaucoup donc appellent mal ce qui n'est
pas un mal, le prophète emploie leur langage; il parle donc des maux qui sont tels
dans l'estime des hommes, mais qui ne sont pas des maux réels : il parle de la
captivité, de l'esclavage, de la famine, et d'autres fléaux pareils. Non seulement ce
ne sont pas là des maux véritables, mais ce sont encore des moyens propres à guérir
les maux; et pour le prouver voyons la famine, qui certes nous fait tous trembler et
frémir.

Eh bien, apprenez que la famine n'est pas un mal, laissez-moi vous donner une leçon
de philosophie. Le peuple hébreu étant tombé dans une extrême corruption, Elie cet
homme extraordinaire digne d'habiter le ciel, voulant les arracher à leur indolence et
les ramener au bien, s'écria : "Vive le Seigneur, devant qui je me suis présenté, la
pluie ne tombera pas sans ma permission." (3 Rois 17,1) Et celui qui ne possédait pas
autre chose qu'un manteau ferma le ciel, tant il avait de crédit auprès de Dieu. Vous
voyez bien que la pauvreté n'est pas un mal. Si elle l'était, jamais, le plus pauvre des
hommes n'aurait eu la puissance d'agir ainsi sur le ciel, tout en cheminant encore sur
la terre. Par ce moyen Il envoya la famine comme la meilleure des institutrices, la
plus capable de réformer les moeurs dépravées. Ce fut comme lorsqu'une fièvre
violente s'empare de notre corps  : les veines de la terre furent desséchées, les cours
d'eau cessèrent, les herbes furent brûlées, et toute sève tarit. Hors, cela ne fut pas
peu profitable à ce peuple, c'est ainsi que se trouva réprimée son impétuosité vers le
mal, qu'il revint à de meilleurs sentiments et se montra plus docile à la voix du
prophète. Ceux qui couraient tout à l'heure aux idoles et qui sacrifiaient leurs enfants
aux démons, voyant maintenant frapper un mort tant de prêtres de Baal, ne
témoignent plus aucune indignation, ni même aucun regret ; rendus meilleurs par la
famine et saisis de frayeur, ils acceptent tout en silence.

Vous voyez donc bien que la famine n'est pas un mal, qu'elle sert même à le détruire,
qu'elle est un remède propre à guérir nos maladies. Voulez-vous vous convaincre qu'il
en est de même de la captivité, considérez ce qu'étaient les Juifs avant la captivité de
Babylone et ce qu'ils devinrent sous le coup de cette épreuve ; vous resterez alors
persuadés que la liberté n'est pas un bien absolu, que la captivité n'est pas un mal.
Quand ils jouissaient de leur liberté, vivant tranquilles dans leur patrie, ils se
conduisaient de telle sorte que les prophètes élevaient chaque jour la voix, tant les
lois étaient enfreintes, le culte des idoles en honneur, les divins préceptes foulés aux
pieds, mais, après avoir été transportés sur une terre étrangère, au milieu des
barbares, il réprimèrent leurs mauvais instincts, ils renoncèrent à leurs vices, ils
observèrent la loi,comme nous le voyons d'après un psaume que je dois mettre
aujourd'hui sous vos yeux pour vous apprendre les heureux fruits de la captivité. Quel
est ce psaume ? "Sur le bord des fleuves de Babylone nous nous sommes assis ,et
nous avons versé des larmes au souvenir de Sion . Aux saules de la rive nous avons
suspendu nos instruments de musique. Là nous ont interrogés ceux qui nous avaient
amenés captifs ; ils nous demandaient les paroles de nos chants sacrés ; faites-nous
entendre, disaient-ils, les cantiques de Sion. - Comment chanterions-nous l'hymne du
Seigneur sur une terre étrangère  ?" (Ps. 136, 1-4). Comme la captivité les a
domptés  ! Auparavant, ils ne supportaient que les prophètes vinssent les avertir de
ne pas transgresser la loi, et maintenant, ils savent résister aux instances des
barbares, aux ordres impérieux de leurs maîtres, qui veulent les obliger à la
transgresser ; ils disent  : Non, nous ne chanterons pas l'hymne du Seigneur sur une
terre étrangère, parce que la loi nous le défend.

Souvenez-vous encore des trois jeunes Hébreux  : bien loin de leur nuire, la captivité
fit mieux éclater leur vertu. La même chose eut lieu pour Daniel. Et Joseph, quel mal
résulta-t-il pour lui d'avoir été réduit en esclavage, traîné dans un autre pays, chargé
de chaînes  ? Est-ce que cela seul ne le couvrit pas d'honneur et de gloire. Et cette
femme égyptienne qui vivait au sein de l'opulence, du faste et de la liberté, quel bien
en retira t-elle  ? Ne tomba t-elle pas dans l'état le plus déplorable pour n'avoir pas
usé de ses avantages comme il le fallait  ? Nous avons donc évidemment établi
quelles sont les choses bonnes, mauvaises, indifférentes, et de plus que le prophète
parle dans le texte cité de ces dernières, de la captivité, de l'esclavage et de l'exil,
que nous savons n'être pas un mal, quoique généralement on suppose le contraire. Il
importe d'ajouter pourquoi de telles paroles ont été prononcées. Dans sa bonté pour
les hommes, toujours prompt à pardonner et lent à punir, Dieu voulait épargner aux
Juifs le châtiment de leurs crimes ; et c'est pour cela qu'il leur envoya les prophètes,
afin que la terreur provoquée par ses menaces le dispensât d'en venir aux faits  :
ainsi s'était-il conduit envers les Ninivites. Il les avait jadis menacés de détruire leur
ville, non pour la détruire en effet, mais pour la sauver, au contraire ; ce qui du reste
eut lieu. Il agissait de même en cette occasion  : il envoyait les prophètes, annonçant
les incursions des barbares, l'effusion du sang, la captivité, la servitude, le séjour en
pays étranger. Tel un père plein de tendresse, voulant ramener au bien un fils
négligent et dissolu, prend en main les verges et lui présente des liens, en lui tenant
ce langage  : je t'attacherai, je te flagellerai, je te tuerai  : autant de paroles par
lesquelles il s'efforce de l'effrayer et de l'arracher au vice  : tel Dieu faisait
continuellement retentir de terribles menaces, dans le but de corriger ses enfants.
Voyant cela et voulant empêcher cet amendement, le diable envoyait à son tour de
faux prophètes ; et tandis que les vrais ministres de Dieu annonçaient la captivité, la
servitude et la famine, les autres promettaient la paix, la fertilité, l'abondance de
tous les biens. De là ces avertissements donnés par les prophètes  :"La paix, la paix  !
Où donc est la paix  ?" (Jer. 6,14). Et tout homme instruit sait bien que les
événements ont pleinement confirmé la parole des prophètes, à l'encontre de ceux
qui retenaient le peuple dans sa léthargie. C'est donc pour combattre ces influences
dissolvantes et funestes que Dieu dit par la bouche d'Isaïe  : "Moi, le Seigneur Dieu,
je donne la paix et j'envoie les maux." Quels maux  ? Ceux dont nous avons parlé, la
captivité, la servitude et les autres du même genre ; mais non certes l'impureté, la
mollesse, la cupidité, ni rien de semblable. De même, lorsqu'un autre prophète dit  :
"S'il est un mal dans la cité que le Seigneur n'a pas fait," par ce mal, par ce mal il
entend la famine, la maladie, les fléaux que le Seigneur envoie. C'est encore le sens
de cette parole du Christ  : "A chaque jour suffit son mal, " son labeur, sa fatigue, sa
peine (Mt. 6,34).

Voici donc ce que dit le prophète  : ne vous laissez pas endormir par de fausses
prédictions ; c'est Dieu qui peut vous donner la paix, mais aussi vous livrer à la
servitude. -"Je donne la paix et j'envoie les maux," n'a pas une autre signification.
Pour mieux vous en convaincre, examinons avec soin chaque expression. C'est après
avoir dit  : "C'est moi qui fais la lumière et les ténèbres," qu'il ajoute  : "Je donne la
paix et je crée les maux." Il a d'abord mis en présence deux contraires, et puis deux
autres ; ce qui vous fait voir qu'il ne parle pas de corruption, mais d'infortune. En
effet, quel est le contraire de la paix  ? Évidemment, c'est le trouble de la servitude,
et non la fornication, l'adultère ou l'injustice. J'insiste  : dans le second membre de la
phrase comme dans le premier sont placés deux contraires ; et ce n'est pas le vice
précisément qui est le contraire de la paix, c'est la tribulation ou le malheur. Or les
hommes sont affectés envers les choses qui leur arrivent comme envers les
éléments. Je m'explique  : le Seigneur a fait la lumière et les ténèbres, une chose que
les hommes tiennent pour agréable, une autre qu'ils regardent comme pénible,
puisqu'ils en viennent à maudire la nuit ; et voilà justement ce qu'ils font sous le
premier rapport. Mais la nuit et les ténèbres ne doivent pas plus être accusées que
l'exil et la servitude. Quel mal, je vous prie,voyez-vous dans les ténèbres  ? Ne nous
reposent-elles pas de nos travaux  ? ne nous délivrent-elles pas de nos sollicitudes  ?
n'imposent-elles pas une trêve à nos douleurs  ? ne raniment-elles pas nos forces  ?
Sans les ténèbres et la nuit, eussions-nous pu jouir de la lumière  ? Cet être animé
qu'on appelle l'homme ne tomberait-il pas bientôt épuisé  ? Il y a des insensés
néanmoins qui prétendent que les ténèbres sont un mal ; mais il n'en est rien  : elles
concourent même à nous rendre le jour utile, en nous rendant plus aptes au travail
par le repos qui le précède.

Il en est de même de la captivité, dont il est parlé dans ce texte  : je donne la paix et
j'envoie les maux." Elle est un bien pour ceux qui savent en user ; car elle leur inspire
la modération et la sagesse, en rabattant leur orgueil. La vertu ne saurait être
esclave ; rien ne peut en triompher, ni la servitude, ni la captivité, ni l'indigence, ni la
maladie, ni la mort elle-même, le plus redoutable des tyrans. J'en appelle à ceux qui
ont souffert tout cela, et qui n'en ont été que plus illustres. Quel préjudice causèrent à
Joseph - rien n'empêche que je ne mette encore cet exemple sous vos yeux -
l'esclavage, les fers, la prison, la calomnie, les embûches, un long exil  ? En quoi
nuisirent à Job la destruction de ses troupeaux, la mort violente et prématurée de ses
enfants, les plaies et les vers qui couvrirent son corps, son intolérable affliction, sa
couche immonde, la méchanceté de sa femme, les injustes reproches de ses amis, les
outrages de ses serviteurs  ? Lazare gît sous un portique, les chiens lèchent ses
plaies, la faim le consume, le riche lui jette à peine un regard dédaigneux, la maladie
l'accable, il est abandonné de tous, nul ne daigne lui venir en aide. Paul à son tour est
assailli d'un essaim de maux, de persécutions,de morts, de naufrages, de tribulations
de tout genre, qu'aucune langue ne saurait énumérer. Quel mal en est-il résulté pour
l'un ou pour l'autre  ? Pénétré de tels enseignements, fuyons le vice, embrassons la
vertu, prions pour ne pas succomber à la tentation, et, si parfois nous la subissons, ne
nous décourageons pas, ne nous en affligeons pas ; car ce sont là les armes de la
vertu pour ceux qui savent en faire usage, des moyens qui peuvent nous conduire à la
gloire, si nous sommes vigilants, et à la possession des biens éternels. Puissions-nous
tous les acquérir par le Christ Jésus notre Seigneur, à qui gloire dans les siècles des
siècles. Amen.